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Carnet de Chine

Tabous du Nouvel An chinois : 15 interdits

Ne pas balayer, ne pas se laver les cheveux, ne pas prêter d'argent : les quinze interdits du Nouvel An chinois, ce qu'ils signifient et qui les respecte.

Par MaxPublié le Mis à jour le 7 min de lecture
Jeunes convives réunis autour d'une table ronde en fin de repas de Nouvel An chinois, bols au double bonheur, thermos rouges et enveloppes rouges posées sur la table
Fin de repas du Nouvel An. C'est autour de la table que se jouent la plupart des interdits, et dans cette génération qu'ils se relâchent.·Photo : tommao wang / Unsplash

Il y a une chose que les listes d'interdits du Nouvel An chinois expliquent rarement : presque aucun ne repose sur une croyance surnaturelle. Ce sont des jeux de mots.

Le chinois compte peu de sons pour beaucoup de sens, si bien que des mots sans rapport se prononcent pareil. « Cheveux » sonne comme « fortune », « se briser » comme « année », « poire » comme « séparation ». Une langue pleine d'homophones finit par produire une morale : on évite ce qui, à l'oreille, ressemble au malheur.

Quinze interdits couvrent l'essentiel. Ils ne se valent pas tous, et le dernier chapitre dit lesquels comptent vraiment pour un visiteur.

Pourquoi ces interdits existent

Une affaire de sons, pas de magie

Le principe est constant. Un objet, un geste ou un aliment porte chance ou malheur selon ce que son nom rappelle, jamais selon ce qu'il est. L'oreille tranche, pas la chose. Le poisson se mange au réveillon parce que 魚 yú se prononce comme 餘 yú, « le surplus ». On offre des mandarines parce que leur nom cantonais évoque l'or.

Les interdits fonctionnent à l'identique, en négatif. Ce ne sont pas des superstitions au sens où on l'entend en français, plutôt une hygiène du langage appliquée aux objets.

Le premier jour donne le ton de l'année

L'autre moitié de la logique tient dans une idée simple : ce qui se passe au début se répète. Dormir le premier jour, c'est être paresseux douze mois. Pleurer, c'est pleurer toute l'année. Prendre un médicament, c'est être malade jusqu'au suivant.

D'où la concentration des règles sur les premières vingt-quatre heures, et leur relâchement progressif ensuite.

Les interdits du premier jour

Ne pas balayer, ne pas sortir les poubelles

C'est le plus connu, et le plus respecté. La chance vient d'entrer avec l'année neuve. La pousser vers la porte avec un balai reviendrait à la mettre dehors.

Le grand ménage a donc lieu avant le réveillon, souvent sur une dizaine de jours, et il est méticuleux. Après quoi le balai disparaît. Dans les familles strictes, ni ordures ni poussière ne sortent de la maison avant le cinquième jour, celui où l'on rouvre les commerces et où la contrainte se lève.

Ne pas se laver les cheveux

Le mot pour « cheveux », 发 fà, s'écrit exactement comme celui de 发财 fācái, « faire fortune ». Se les laver le premier jour de l'année, c'est rincer sa richesse.

La parade est élégante : on se lave la veille. Au réveillon, le même geste change de sens et emporte la malchance de l'année qui s'achève.

Ne pas toucher aux ciseaux ni aux couteaux

Une lame coupe, et ce qu'elle risque de trancher, c'est la chance ou le fil de la vie. Les deux branches d'une paire de ciseaux évoquent en plus des lèvres qui s'ouvrent et se ferment sur une dispute.

Conséquence pratique, et elle explique beaucoup de choses sur la cuisine de fête : tout se découpe la veille. Les raviolis sont pliés, les légumes taillés, la viande préparée avant minuit. Le premier jour, on réchauffe.

Ne pas prendre de médicaments

Préparer une décoction ou avaler un remède le premier jour condamnerait à être souffrant toute l'année. Certaines familles vont jusqu'à ranger la pharmacie familiale hors de vue.

L'usage souffre évidemment des exceptions pour les traitements réels, mais la gêne subsiste, et beaucoup préfèrent décaler une prise non urgente.

Ne pas manger de bouillie au petit-déjeuner

Le congee, cette bouillie de riz qui constitue le petit-déjeuner le plus ordinaire de Chine, était autrefois ce qu'on mangeait faute de mieux : du riz étendu d'eau pour tenir jusqu'au soir. Ouvrir l'année dessus, c'est s'annoncer pauvre.

Le premier matin se prend donc en version riche. Nouilles longues pour la longévité, raviolis restants du réveillon, gâteaux de riz gluant.

Ne pas faire la sieste

S'endormir dans la journée du premier jour annonce une année de paresse, et pour un commerçant, une année sans clients. La règle est parmi les plus mollement suivies, ce qui se comprend après une nuit de réveillon qui s'achève à deux heures du matin.

Ce qu'on ne dit pas

Les mots de malheur

Mort, maladie, fantôme, pauvreté, ruine, échec. Tout le vocabulaire sombre sort de l'usage pendant les premiers jours. Le chiffre quatre en fait partie, sa prononciation sì frôlant celle de 死 sǐ, « mourir ».

Le principe reste le même. Ce qui se prononce au seuil de l'année la colore, donc on parle d'autre chose ou l'on contourne. Ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est le même réflexe qui fait qu'on ne parle pas d'accident dans un avion au décollage.

La formule à connaître quand quelque chose se casse

Casser un bol ou un verre est un mauvais présage sérieux. Il existe une réparation, et elle est verbale : 岁岁平安, suìsuì píng'ān, « paix sur toutes les années ». Six syllabes, et l'accident est effacé.

Elle fonctionne parce que 碎 suì, « se briser », se prononce comme 岁 suì, « année ». La phrase retourne l'accident en vœu de longévité. Tout le monde la connaît, les enfants l'apprennent tôt, et elle se lance dans la seconde qui suit le bruit. C'est la seule chose de cette page qu'un visiteur a un intérêt réel à retenir par cœur.

L'argent, pendant quelques jours, ne circule pas

Ne pas prêter, ne pas emprunter

Prêter le premier jour, c'est laisser sa fortune sortir et la voir s'écouler toute l'année. Emprunter, c'est s'installer dans la dette pour douze mois. Les deux sens de l'opération sont donc bloqués.

Ne pas réclamer ni rembourser une dette

Le corollaire est plus intéressant qu'il n'en a l'air. Puisque rien ne peut se régler pendant la fête, tout doit l'être avant.

Les jours qui précèdent le réveillon connaissent de ce fait une intense activité de règlement de comptes : on solde, on rembourse, on encaisse ce qui traîne, pour aborder l'année quitte. La coutume a fini par créer une échéance financière collective, ce qui est une conséquence assez concrète pour une règle magique.

L'apparence

Ne pas s'habiller en blanc ni en noir

Ce sont les couleurs du deuil. On leur préfère le rouge, éventuellement le doré, et l'on s'habille de neuf de la tête aux pieds, chaussettes comprises, pour laisser derrière soi la fatigue de l'année écoulée.

La même prudence vaut pour un cadeau et son emballage. Les autres interdits du don, l'horloge, le parapluie, l'objet tranchant, valent toute l'année et sont détaillés dans le guide des coutumes chinoises.

Ne pas se couper les cheveux du mois

L'interdit ne dure pas un jour mais tout le premier mois lunaire, et il s'appuie sur un dicton brutal : se couper les cheveux au premier mois tue l'oncle maternel.

Son origine est un malentendu, et c'est ce qui la rend intéressante. En 1645, les Qing imposent aux hommes han la coiffure mandchoue sous peine de mort. Ceux qui refusent de passer chez le barbier disent le faire par 思旧, sī jiù, « regret de l'ancienne dynastie ». Trois siècles d'oral plus tard, la formule a glissé vers 死舅, sǐ jiù : « l'oncle meurt ». Un geste de résistance devenu superstition de famille, par pure usure phonétique.

Le résultat se mesure encore : les salons de coiffure de Pékin et de Tianjin voient leur activité chuter pendant le premier mois, avant un afflux au deuxième. Le respect de la règle est beaucoup plus lâche dans le sud.

Les visites : quel jour, chez qui

Le premier jour, la famille du père

La journée se passe chez les aînés du côté paternel, à présenter ses vœux. L'ordre compte, il descend du plus âgé au plus jeune, et l'on ne saute personne.

Le deuxième jour, la famille de la mère

C'est le jour où une femme mariée rentre chez ses parents, avec son mari et des cadeaux. L'interdit implicite du premier jour se comprend mieux ainsi : ce n'est pas qu'on ne rende pas visite à sa belle-famille, c'est que son tour vient le lendemain.

Le troisième jour, on reste chez soi

Le jour porte un nom, 赤口 chìkǒu, « bouche rouge », et il est réputé porter aux disputes. On évite donc de rendre visite, pour ne pas se brouiller avec ceux qu'on venait honorer.

Beaucoup de familles le passent chez elles. Il en résulte, paradoxalement, le jour le plus tranquille des quinze, et pour qui cherche à voir une ville chinoise sans la cohue des sorties familiales, l'information mérite d'être notée. Le troisième jour, les rues respirent.

Ce qu'un visiteur risque vraiment

Presque rien, et il faut le dire clairement. Personne n'attend d'un étranger qu'il connaisse ces règles, et un manquement fait sourire plutôt qu'il ne froisse.

Trois situations méritent tout de même l'attention, parce qu'elles arrivent réellement. Un cadeau mal choisi, dont l'intention se retourne. Une tenue sombre pour un repas de famille, quand tout le monde est en rouge. Et le geste le plus courant : proposer de balayer ou de débarrasser pour se rendre utile chez ses hôtes, ce qui est exactement l'interdit numéro un.

Quant au reste, l'écart entre les générations est considérable. Dans une famille rurale, la liste s'observe à la lettre. Dans un appartement de Shanghai, beaucoup de trentenaires en gardent trois ou quatre par affection pour leurs parents, en riant du reste. Demander plutôt que deviner reste la meilleure méthode, et la question fait généralement plaisir.

Le contexte complet de la fête, ses quinze jours, sa légende fondatrice et son zodiaque, est dans le guide du Nouvel An chinois.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi ne faut-il pas se laver les cheveux au Nouvel An chinois ?
Parce que le mot « cheveux », 发 fà, s'écrit avec le même caractère que celui de 发财 fācái, « faire fortune ». Se laver les cheveux le premier jour de l'année revient donc, symboliquement, à rincer sa richesse dans l'évier. L'usage veut qu'on se lave la veille, au réveillon, ce qui emporte au contraire la malchance de l'année écoulée.
Pourquoi ne pas balayer le premier jour de l'an chinois ?
La chance est censée être entrée dans la maison avec la nouvelle année, et balayer reviendrait à la pousser dehors. Le grand ménage se fait donc avant, dans les jours qui précèdent le réveillon. Traditionnellement, on ne ressort ni les poubelles ni le balai avant le cinquième jour.
Que dit-on quand on casse quelque chose au Nouvel An chinois ?
On dit 岁岁平安, suìsuì píng'ān, « paix sur toutes les années ». La formule marche parce que 碎 suì, « se briser », se prononce exactement comme 岁 suì, « année ». La phrase transforme le bris en vœu de longévité et annule le mauvais présage. C'est le réflexe à connaître si un verre vous échappe des mains à table.
Peut-on se couper les cheveux pendant le Nouvel An chinois ?
L'usage l'interdit pendant tout le premier mois lunaire, soit jusqu'au Nouvel An suivant du calendrier, sur la foi d'un dicton affirmant qu'une coupe tuerait l'oncle maternel. L'origine est un contresens : sous les Qing, les Han qui refusaient la coiffure imposée invoquaient 思旧 sī jiù, le regret de l'ancienne dynastie, entendu au fil du temps comme 死舅 sǐ jiù, « l'oncle meurt ». La règle est suivie au nord, beaucoup moins au sud.
Quels mots faut-il éviter pendant le Nouvel An chinois ?
Tout le champ lexical du malheur : mort, maladie, fantôme, pauvreté, ruine, ainsi que le chiffre quatre, dont la prononciation sì est proche de celle de 死 sǐ, « mourir ». La logique est que ce qu'on prononce en début d'année teinte les douze mois suivants. Les familles remplacent les formules par des périphrases plutôt que d'aborder ces sujets.
Peut-on prêter ou emprunter de l'argent au Nouvel An chinois ?
Ni l'un ni l'autre pendant les premiers jours. Prêter le premier jour laisserait sa fortune s'échapper toute l'année, et emprunter installerait dans la dette. Les dettes en cours se règlent avant le réveillon, ce qui explique l'activité intense des règlements de comptes dans les jours précédant la fête.
Pourquoi ne pas manger de bouillie de riz le premier jour ?
La bouillie de riz, le congee, était traditionnellement le petit-déjeuner des pauvres, faute de riz en quantité suffisante. En manger le premier jour reviendrait à ouvrir l'année sur un signe de pauvreté. La règle vaut pour le petit-déjeuner du premier jour uniquement, pas pour le reste des festivités.
Ces interdits sont-ils encore respectés en Chine ?
Inégalement, et c'est la nuance qui compte. Dans les campagnes et les familles âgées, la plupart le sont encore à la lettre. Dans les grandes villes, beaucoup de jeunes les observent par affection familiale plus que par croyance, en évitant surtout ceux qui se voient : le balai, les vêtements sombres, les mots de malheur. Les salons de coiffure de Pékin et Tianjin, eux, mesurent l'effet chaque année sur leur chiffre d'affaires.
Un étranger risque-t-il de commettre un impair ?
Peu, parce que personne n'attend d'un visiteur qu'il connaisse ces règles, et qu'un manquement fait plutôt sourire. Trois situations valent tout de même l'attention : offrir un cadeau mal choisi, s'habiller en blanc ou en noir pour un repas de famille, et proposer de balayer pour se rendre utile chez ses hôtes. Cette dernière part d'une bonne intention et vise juste à côté.
Le troisième jour du Nouvel An chinois porte-t-il malheur ?
Il s'appelle 赤口 chìkǒu, « bouche rouge », et la tradition veut qu'il porte aux disputes. On évite donc les visites ce jour-là, pour ne pas risquer la brouille avec ceux qu'on est venu honorer. Beaucoup de familles le passent chez elles, ce qui en fait paradoxalement le jour le plus calme des quinze.

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